La cité de Mariana fut fondée vers 100 av. JC par le général romain Marius qui y installa des vétérans de ses légions. Avec Aleria, elle devint le principal port de Corse pendant l'Antiquité romaine, et avait encore une activité économique, révélée par les fouilles, au Ve siècle. Un complexe paléochrétien fut bâti, sur le site de l'actuelle Canonica, pendant la période vandale (429-530), le long d'une voie à portique.
Cette basilique a été fouillée en 1959-61 par G. Moracchini puis à nouveau à partir de 2000, dans le cadre d’un Projet Collectif de Recherche regroupant 35 spécialistes. Elle mesurait 39 m par 18 : elle est visible sur le flanc sud de l’église romane. Elle était à 3 nefs séparées par 2 files de 8 colonnes de granit avec bases et chapiteaux en marbre, précédée par un vestibule et terminée par une abside en briques ; le chœur surélevé était pavé de mosaïques polychromes, comme les nefs latérales. Elle connut ensuite une série de destructions et de transformations allant dans le sens d’une réduction de la basilique à sa nef centrale, avec une nouvelle abside et une nouvelle façade.
Au début du XIIe siècle, une nouvelle cathédrale fut érigée à une vingtaine de mètres au nord de l’ancienne : c’était une opération de prestige lancée par Pise, la puissance coloniale de l’époque. La construction, employant des techniques nouvelles, était achevée en 1116, puisqu’un concile provincial s’est tenu là à cette date, et la consécration solennelle par l’archevêque de Pise en personne eut lieu en 1119.
Le bâtiment épiscopal qui jouxtait l’église et dont le nom s’est perpétué au point de servir à la désignation de l’église elle-même – Canonica, et non Santa Maria Assunta - a dû être abandonné dès la fin du XIIIe s., après le départ de l’évêque de Mariana pour le village de Belfiorito, qui devint alors Vescovato, en Casinca.
L’usage est resté longtemps de convoquer des vedute ou assemblées à la Canonica, lieu prestigieux : Giovanni della Grossa signale par exemple que Amondino, le chef de la famille des Amondaschi enleva par les armes la Canonica et une partie de la Casinca à Alberto de Loreto. Giudice de Cinarca, en 1264, y tint une assemblée générale, et d’autres suivirent jusqu'au XVe s.
En 1530, Mgr Giustiniani, évêque du Nebbio, se plaignait dans sa Descrizione della Corsica, de l’abandon de ce bel édifice, et attribuait son délabrement autant aux malheurs des temps qu’à la négligence des prélats, plus enclins à percevoir les revenus liés à l’église qu’à en assurer l’entretien. Après 1570, les évêques de Mariana résidèrent à Bastia, où l’église Sta Maria Assunta, à Terra Nova, devint leur cathédrale (à la fin du XVe s., les fonds prélevés par Mgr Fornari pour la restauration de la Canonica avaient finalement été affectés à l’église bastiaise Sta Maria, qui précéda l’actuelle Assomption, du début du XVIIe s.), mais les évêques de Mariana, conformément à la tradition, furent consacrés dans cette église jusqu’en 1801.
Il y eut bien une tentative de restauration au XVIIe siècle – un projet de voûtement jamais terminé – mais l’église désaffectée, déjà signalée en 1839 par Mérimée, ne fut classée Monument historique qu’en 1886, restaurée assez sommairement en 1931 (briques et couverture en tuiles) puis une dernière fois en 1990, où le sommet des murs de la nef a été refait en pierre et la toiture couverte de teghie, comme à l’origine.
La Canonica, avec ses dimensions intérieures de 33 m par 13, est la plus vaste des églises romanes de Corse. Ses 3 nefs ne sont cependant pas recouvertes par des voûtes – un système quasi inutilisé dans l’île à l’époque romane – mais par une charpente s’appuyant sur les murs intermédiaires, bâtis sur 2 files de 7 piliers. Seule la dernière travée a été dès l’origine couverte d’une petite voûte d’arêtes, délimitant ainsi 2 pseudo-chapelles latérales, de part et d’autre de l’abside. Les murs sont entièrement appareillés avec de belles dalles, parfaitement taillées, de calcaire et de cipolin provenant du Cap Corse. Son style est comparable à celui de quelques édifices du premier art roman pisan importé également en Sardaigne : cela est manifeste en particulier si l’on pense à l’abside de San Michele di Salvenero à Ploaghe, ou de Santa Maria del Regno à Ardara (datée de 1107). L’abside de la Canonica, d’aspect très élancé, est remarquable par ses arcades retombant sur de fins pilastres, arcades doublées à l’intérieur par d’autres arcades plus petites en harmonie avec la corniche du fronton supérieur. Mérimée, en 1839, jugeait déjà que « le mérite principal de l’édifice, c’est sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans d’autres églises infiniment plus riches ».
Au sud, un massif accolé au mur latéral témoigne de la présence d’un grand clocher de plan carré ; de là partait un mur perpendiculaire à l’église, délimitant avec les bâtiments canoniaux une cour intérieure. La cathédrale est le seul vestige de cet ensemble épiscopal.
Le décor sculpté est quasi inexistant à la Canonica ; le parti-pris de sobriété est évident, en particulier sur l’élégante façade. Seul l’encadrement de la porte principale comporte un relief, que Mérimée jugeait cependant « d’une exécution très barbare »: bandeau et linteau sont ornés du même fin motif de savants entrelacs, et les 6 claveaux de l’arc en plein cintre surmontant le tympan nu sont sculptés d’une frise d’animaux, avec entre autres des griffons, des quadrupèdes rugissants, et un autre agenouillé et portant une croix, symbolisant l’Agneau de Dieu.
Laurent CHABOT
Monuments de Corse
Edisud 2003
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